J'avais besoin de parler. Smonkey était là, occupant l'une des alcôves du Joker, boîte SM extrême à la mode où la violence n'a que destruction comme but. Un bon coin, si l'on veut oublier et parler alors que le monde se déconstruit.
J'avais en tête un mot, un nom, juste un seul, Ulysse et il trottait méchament en mon esprit. Je l'imaginais sur les mers, perdus, cherchant la terre.
Smonkey était là, suant et haletant. Cravache en main, portant le haut de forme et le loup vénitien.
Bonsoir petit ange, m'a-t-il dit en reprenant son souffle. Toi, tu tombes encore !
Oui, je lui ai répondu en me vautrant à ses côtés - il puait la sueur, la nicotine et la vodka. Logique, non ? J'ai ajouté et poursuivant : si je n'étais pas dans cet état, serais-je ici ?
Il a sourit, m'a servit une rasade de vodka. J'en ai automatiquement bandé et tout ce qu'il m'a dit, c'est bravo.
- Pourquoi t'es là, JE ? M'a-t-il demandé. Le Joker ce n'est pas chez toi.
- J'aime y traîner...
- Quand tu te sens paumé. Tu l'es ?
- Oui, totalement... je pense à Ulysse.
Pas la peine d'en dire plus, Smonkey comprend tout. Il a toujours tout comprit. Il est malade, mais je n'y peux rien.
- Ulysse, le plus intelligent des grecques. Trop sans doute. Regardes, son Odyssée n'a commencé qu'à la fin d'une guerre suite à laquelle il fut incapable de regagner son chez lui ou de mourir. Son intelligence l'y a mené.
- Où ?
- Là où les mecs de son genre crèvent l'½il d'un cyclope, aveuglent les titans, baisent des garces qui ne sont pas leur femmes et vivent une tragédie qui se veut une aventure.
- Quelle vie !
- Quelle errance.
- J'aimerai connaître cela...
- Ne plus toucher terre ?
- Est-ce si cruel ?
- A voir. L'homme est ainsi fait que sur terre, il rêve de la mer, en la mer il loue la terre.
- Où est le juste milieu alors ?
- La paix ? Dans le contentement. Mais des mecs comme Ulysse n'en veulent pas. Ils veulent cet Ailleurs, cet éternel chez eux où ils ne seront jamais bien accueillis. Alors cloués en leur monde ils cherchent le faux, l'ivresse et le déniche en une mensongère amante. Beni soit la tromperie chimique et sa promesse d'un lendemain qui ne viendra pas. Dieu réside au fond d'un verre.
- Et la fatigue et Pénélope ?
- Une illusion du corps, l'esprit est et restera sur les vagues, à chercher l'horizon et à crever l'½il des cyclopes. Pénélope est un c½ur. Peut importe donc l'esprit et le corps, ils n'ont qu'un temps. Pénélope est et restera le port d'Ulysse, sa tragédie innominée, la reconnaissance du c½ur, la conscience d'exister.
- Mais le vide ?
- La mort.
- Bang ?
- Direct dans ta tête.
- Ulysse reviendra-t-il jamais chez lui ?
- Il y est déjà, mais rêve trop.
Smonkey est alors entré en moi et m'a offert l'oublie des maux ; alcool, drogues, femmes. Je lui ai plutôt demandé de m'offrir le souvenir, ce qu'il a fait et alors, l'eau a recouvert la terre et nous errons sur cette mer sans horizon. Dieu nous fut donné, une terre promise, un but infondé. Là-bas, on dit qu'il se dresse, là-bas on dit qu'il est tout puissant, là-bas, toujours là-bas... nous voguons par nostalgie d'un paradis passé. Que vienne la tempête emportant le navire et que le capitaine soit digne en cet instant et d'ici là baisons cette mort à venir, buvons, rions, mentons et croyons en la frénésie et l'oublie, c'est tout ce qu'il reste.
Croyons que les cyclopes, une fois aveuglés, le restent et que les morts l'ont étés en paix et que Dieu réside là-bas...